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25 octobre 2005
De soupir en pire
Le problème, quand on chante dans une chorale, c’est qu’on apprend des chansons.
Enfin, ce n’est pas exactement le problème parce que c’est quand même un peu pour ça, au départ, qu’on s’inscrit à la chorale.
Non.
Le problème, c’est plutôt qu’après chaque répétition, on garde toute la journée dans la tête le dernier air travaillé.
Encore que ça, ce ne soit pas trop embêtant non plus.
Non.
Le pire, c’est qu’on le fredonne.
Toute la journée.
Voire toute la semaine.
Le même air.
Pire que pire : on le chantonne.
En massacrant les paroles, bien sûr.
Toute la journée.
Voire toute la semaine.
Et le pire du pire que pire, c’est qu’on en a déjà oublié la moitié, donc en fait on ne chantonne que le petit passage dont on se souvient.
… Tout ça, sans s’en rendre compte…
Or, un chœur de révolte de femmes italiennes travaillant la terre fredonné par un solo de femme française dans un salon ou une salle de bains, c’est peut-être bien le pire du pire du pire que pire.
(Ah oui, au fait, j’ai changé de chorale.)
(…)
Et puis un soir, au moment de se coucher, un magicien de la vie vous demande :
" Alors en fait… tu connais une seule chanson, en tout ? "
Moi je dis, qu'est-ce que j'ai fait pour mériter ça, J’AI TROP DE CHANCE.
Parce qu’au lieu d’un soupir il m’adresse un sourire,
et parce que le sourire, il est sincère.
...
Euh... je crois ?
08 octobre 2005
Firmin
Il s’appelait Firmin.
Firmin Mattei.
Moi je l’appelais monsieur Mattei.
On se croisait devant les boîtes à lettres de notre petit immeuble de la rue des Plantes. Il était adorable. D’ailleurs je l’adorais.
Il voyait très mal alors je le raccompagnais chez lui et je lui lisais son courrier. Il n’en avait pas souvent. De rares cartes postales et quelques paperasses. Je rangeotais son studio, je mettais des pièges à cafards.
On parlait un peu.
Parfois, il me faisait un café. Il le gardait dans une boîte en fer Fauchon.
- Wow, monsieur Mattei, du café Fauchon, c’est la classe, je lui disais pour rigoler.
Parce que je savais bien que le café, dedans, il ne venait plus de chez Fauchon depuis longtemps.
Un jour, il m’a donné sa boîte. Elle n’était même pas vraiment jolie, une vieille boîte cylindrique gris et marron avec marqué Fauchon, mais je l’aimais bien, et c’était moi maintenant qui rangeais mon café dedans.
Quand son fils venait le voir, il me remerciait de lui lire le courrier. Un jour il m’a demandé ce que je faisais, dans la vie, à part être gentille avec un vieux voisin.
- Je traduis des livres.
- Ah ? Justement, mon meilleur ami est traducteur, vous le connaissez peut-être.
- Euh, vous savez, on est nombreux, on ne se connaît pas tous…
- Il s’appelle Jean-Pierre Carasso.
- HEIN ? ? ? JEAN-PIERRE CARASSO ? ? ? NON, c’est pas possible, LE Jean-Pierre Carasso qui traduit Howard Buten ? ? ?
Eh ben oui, c’était lui.
Incroyable. Mon idole, mon maître.
Le fils de Firmin nous a organisé une rencontre. J’étais pétrifiée, et eux deux tout gentils. Mais ça, c’est une autre histoire.
Puis j’ai eu mon premier enfant, Albert. J’ai déménagé.
Quelque temps après, le fils de monsieur Mattei m’a appelée pour me dire que Firmin était mort.
Albert vient d’avoir quinze ans.
Et je range toujours le café dans la boîte.
Un peu rouillée, toute cabossée.
Mais là j’en ai trouvé une autre sur un vide-grenier. Une boîte en fer-blanc ancienne, genre gamelle de chantier ou de soldat. Même pas cabossée.
La boîte Fauchon de monsieur Mattei, je l’ai laissée en sursis dans la poubelle des recyclables plastique/métal/carton pendant plusieurs jours.
Histoire de m’habituer à l’idée.
Une fois, je l'ai ressortie. Avant de la remettre avec le reste des emballages, bon allez ça va maintenant, tu te la joues sentimentale ou quoi.
Et puis hier, ça débordait, je suis allée tout vider dans les conteneurs.
Et le soir, c'était dans mon cœur que ça débordait.
Monsieur Mattei, je vous aime.
Ce que je peux être con, des fois.

