08 octobre 2005

Firmin

Il s’appelait Firmin.
Firmin Mattei.
Moi je l’appelais monsieur Mattei.
On se croisait devant les boîtes à lettres de notre petit immeuble de la rue des Plantes. Il était adorable. D’ailleurs je l’adorais.
Il voyait très mal alors je le raccompagnais chez lui et je lui lisais son courrier. Il n’en avait pas souvent. De rares cartes postales et quelques paperasses. Je rangeotais son studio, je mettais des pièges à cafards.
On parlait un peu.
Parfois, il me faisait un café. Il le gardait dans une boîte en fer Fauchon.
- Wow, monsieur Mattei, du café Fauchon, c’est la classe, je lui disais pour rigoler.
Parce que je savais bien que le café, dedans, il ne venait plus de chez Fauchon depuis longtemps.
Un jour, il m’a donné sa boîte. Elle n’était même pas vraiment jolie, une vieille boîte cylindrique gris et marron avec marqué Fauchon, mais je l’aimais bien, et c’était moi maintenant qui rangeais mon café dedans.

Quand son fils venait le voir, il me remerciait de lui lire le courrier. Un jour il m’a demandé ce que je faisais, dans la vie, à part être gentille avec un vieux voisin.

- Je traduis des livres.
- Ah ? Justement, mon meilleur ami est traducteur, vous le connaissez peut-être.
- Euh, vous savez, on est nombreux, on ne se connaît pas tous…
- Il s’appelle Jean-Pierre Carasso.
- HEIN ? ? ? JEAN-PIERRE CARASSO ? ? ? NON, c’est pas possible, LE Jean-Pierre Carasso qui traduit Howard Buten ? ? ?

Eh ben oui, c’était lui.
Incroyable. Mon idole, mon maître.
Le fils de Firmin nous a organisé une rencontre. J’étais pétrifiée, et eux deux tout gentils. Mais ça, c’est une autre histoire.

Puis j’ai eu mon premier enfant, Albert. J’ai déménagé.
Quelque temps après, le fils de monsieur Mattei m’a appelée pour me dire que Firmin était mort.

Albert vient d’avoir quinze ans.
Et je range toujours le café dans la boîte.
Un peu rouillée, toute cabossée.

Mais là j’en ai trouvé une autre sur un vide-grenier. Une boîte en fer-blanc ancienne, genre gamelle de chantier ou de soldat. Même pas cabossée.

La boîte Fauchon de monsieur Mattei, je l’ai laissée en sursis dans la poubelle des recyclables plastique/métal/carton pendant plusieurs jours.
Histoire de m’habituer à l’idée.
Une fois, je l'ai ressortie. Avant de la remettre avec le reste des emballages, bon allez ça va maintenant, tu te la joues sentimentale ou quoi.

Et puis hier, ça débordait, je suis allée tout vider dans les conteneurs.

Et le soir, c'était dans mon cœur que ça débordait.
Monsieur Mattei, je vous aime.

Ce que je peux être con, des fois.

Commentaires

Jujuly ne fait pas que traduire des livres. Qu'est-ce qu'elle écrit drôlement bien aussi.

Ecrit par : BabOOn | 08 octobre 2005

Oh ben merci BabOOn.
(Remarque, c'est préférable, hein, de savoir écrire, quand on est traducteur !)

Dis, tu es drôlement matinal, toi...

Ecrit par : jujuly | 08 octobre 2005

Gentiment bien dit ! Tiens, tu m'arraches une petite larme... Avec une pensée pour Firmin, et une grosse bise pour toi.

Ecrit par : Anitta | 08 octobre 2005

Elle écrit bien et en plus elle vit bien ! Au jeu des fleurs à transporter de com en com, je te laisse une fleur de mimosa. c'est pas la saison ici, mais c'est comme ça !

Ecrit par : ardente | 08 octobre 2005

C'est le plus beau post sur une boite de chez Fauchon que j'ai jamais lu (bon c'est le seul mais on s'en fout).

Tu écris toujours aussi bien, c'est un vrai bonheur de te lire.

Des bisous

Ecrit par : Poupoule | 08 octobre 2005

Merci vous trois (et vive le mimosa) !

(Mais eh, faut pas exagérer non plus, hein... c'est juste que... ce matin, si je n'avais pas peur de faire honte aux enfants - car il se trouve sur le parking du collège - je crois que j'essaierais de repêcher la boîte dans le conteneur jaune.)

Ecrit par : jujuly | 08 octobre 2005

PS : au fait, tu as vu ça, Anitta, pas UNE SEULE parenthèse, dans cette note ! Dingue.

Ecrit par : jujuly | 08 octobre 2005

F comme Fauchon ou Firmin, une nostalgie qui a la classe !

Ecrit par : Bettina Soulez | 08 octobre 2005

Elle est jolie ton histoire.
Je sais pas si j'aurais réussi à jeter la boîte, moi.
D'ailleurs j'te f'rai jamais d'cadeau, si c'est pour que tu le jettes...
:p

Ecrit par : m'x | 08 octobre 2005

Jujuly, s'il n'est pas trop tard...

Ecrit par : Choubine | 08 octobre 2005

Alors, belle Jujuly, vous, vous pouvez dire "Je vous aime" à monsieur Mattéi et moi, je ne peux pas vous dire "Je vous aime" ? Pff... Quelle mentalité...

Alors, on vous donne une veille boîte et vous fondez ? Ah, c'est du propre ! Bah, je vais bien dénicher une boîte à sardines rouillée quelque part, des fois que ça puisse vous faire trembler d'émotion...

Ecrit par : Jacques Layani | 09 octobre 2005

rien de con la dedans

Ecrit par : phil | 09 octobre 2005

* Coucou Bettina. Eh oui, tu penses bien qu'une boîte Legal, je n'en aurais pas fait toute une salade :)

* m'x : je me console en me disant que peut-être cette boîte sera recyclée sous forme de boîte à café, pour la nostalgie ultérieure de quelqu'un d'autre...?

* choubine : j'y suis retournée ce matin (à force de m'en faire toute cette montagne...) Mais c'était bel et bien trop tard.

* Jacques, avez-vous 80 ans ?

* oui, c'est vrai, phil, tu as peut-être raison, dans le fond ;)

Ecrit par : jujuly | 09 octobre 2005

Je t'admire, je suis tellement incapable de jeter le moindre bout de ficelle à connotation lointainement nostalgique...

Sourire pour cette jolie histoire.

Ecrit par : Anne | 10 octobre 2005

ça fait du bien de te relire... tes notes me manquaient! et puis celle-là est tres belle!
je te fais plein de bisous mamy ;) (et toutes les mamys ont une boite en fer, mais en principe avec des bonbons dedans... pas du café ;) )

Ecrit par : Largy | 10 octobre 2005

Cela mets un peu de soleil dans mon coeur de te lire ce matin ;o)

Ecrit par : Cédric | 10 octobre 2005

Et alors, à 80 ans, on est inoffensif ? Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? Eh bien oui, j'ai 80 ans.

Non, je vous mets... en boîte.

Ecrit par : Jacques Layani | 10 octobre 2005

Anne --> alors le nombre de tes amis risque d'être inversement proportionnel au nombre de tes déménagements !

Largy --> merci mon p'tit. Si j'avais encore la boîte j'y enfermerais tes bisous, mais c'est une espèce qui aime la liberté, je crois...

Ben Cédric, que se passe-t-il, tu n'as pas le moral en ce moment? (mon essai Firefox est fini, je suis revenue à Internet Explorer et ne peux plus aller chez toi à nouveau, snif)

Ecrit par : jujuly | 10 octobre 2005

Hé hé, Jacques !
(Non, on n'est pas inoffensif à 80 ans, la preuve : quinze ans plus tard, je pense toujours à monsieur Mattei...)

Ecrit par : jujuly | 10 octobre 2005

Mouais, et dans quinze ans, vous ne penserez plus à moi. Snif.

Ecrit par : Jacques Layani | 10 octobre 2005

Trop jeune pour moi... ;)

Ecrit par : jujuly | 10 octobre 2005

Non mais ! J'ai dix ans de plus que vous !

(Là, c'est le mec qui ne veut pas s'avouer vaincu).

Ecrit par : Jacques Layani | 10 octobre 2005

Con n'est pas le premier mot qui me viendrait en tête en lisant ta note. Vraiment pas.

Sinon, pour Firefox, c'est quoi le problème. Pourquoi tu le garde pas ?

Ecrit par : akynou | 11 octobre 2005

trop compliqué à expliquer, akynou, mais en gros mon p'tit mac n'est pas de taille pour un renard-de-feu.
(Par contre, malheureusement, avec IE, il implose par exemple quand j'essaie d'aller chez toi ainsi que chez deux ou trois autres...)

Ecrit par : jujuly | 11 octobre 2005

T'es trop mignonne.

Ecrit par : Marion | 12 octobre 2005

Ah, tiens, quand c'est moi qui le dis, je me fais engueuler...

Ecrit par : Jacques Layani | 12 octobre 2005

:)

Ecrit par : jujuly | 12 octobre 2005

he he he, moi j'ai pas 80 ans !

Ecrit par : Marion | 12 octobre 2005

Moi, j'ai l'âge qui arrangera Jujuly...

Ecrit par : Jacques Layani | 12 octobre 2005

me faire une émotion dés le matin, c'est pas gentil gentil et qu'est-ce que je vais faire avec ma grosse larme au coeur moi maintenant hein ?... C'est quoi la solution ?... P'tain de madeleine...

Ecrit par : Mry | 13 octobre 2005

C'est très beau, très émouvant, j'en ai eu le coeur serré.

Ecrit par : BitterSweet | 13 octobre 2005

BitterSweet... ça aurait presque pu être le titre de cette note.

Merci, tous.
Je ne pensais pas vous toucher autant en vous faisant grignoter ma petite madeleine...

Ecrit par : jujuly | 13 octobre 2005

Douce-amère, ce n'était pas mal non plus, belle traductrice. Mais ça existe déjà, c'est un recueil de nouvelles de Maurice Pons (Denoël, 1985, de mémoire).

Ecrit par : Jacques Layani | 13 octobre 2005

Du coup, il est vraiment mort....

Ecrit par : zacki qui remue le couteau dans la plaie | 14 octobre 2005

t'es touchante .... si si

Ecrit par : ph& | 14 octobre 2005

... mais intouchable.

Ecrit par : Jacques Layani | 14 octobre 2005

... et pourtant touchée.

À part ça, j'ai cherché Maurice Pons dans ma bibliothèque (une façon de ne jamais être mort, s'pas zacki), convaincue d'avoir au moins un ouvrage de lui quelque part, avant de réaliser lamentablement que non, gloups, je n'ai rien, rien de rien.
Puis, coïncidence, j'ai entendu parler de "Rosa". Je crois que je vais commencer par ça, je ne sais pas pourquoi mais un recueil de nouvelles qui s'intitule Douce-amère, ça ne me tente pas... c'est bizarre, les filles, hein.

Ecrit par : jujuly | 16 octobre 2005

Vous êtes allergique aux nouvelles, belle Jujuly, mais si mais si...

J'ai pensé à Douce-amère puisqu'on parlait de traduire, uniquement pour ça.

Si vous choisissez de lire Pons, lisez Les Saisons, Mademoiselle B. et Rosa, à mon avis ses trois meilleurs livres. Tout ça doit être disponible, aumoins en poche. Les saisons, son chef d'oeuvre, est constamment réédité depuis quarante ans.

Ecrit par : Jacques Layani | 17 octobre 2005

Autrement, je crois que vous devez avoir un petit livre où l'oeuvre de Pons est présentée, je me trompe ?

Ecrit par : Jacques Layani | 17 octobre 2005

Aaaaargh ! JE LE SAVAIS !!

"Ecrivains Contemporains : Madeleine Bourdouxhe, Paul Guimard, Maurice Pons, Roger Vailland", de Jacques Layani, ed° L'Harmattan...

Ecrit par : jujuly | 17 octobre 2005

Tu sais, je suis un peu déçue si Mr Layani existe vraiment !
Un moment, j'ai cru à Merlin qui te faisais une cour détournée !

Ecrit par : Marion | 22 octobre 2005

Incurably romantic !

Ecrit par : jujuly | 25 octobre 2005

et bien voilà je cherchais des infos sur les vieilles boîtes en fer et je tombe sur cette histoire emouvante et un diologue qui datte de deux ans,moi qui m'interroge,est ce que quelqu'un me lira?
Est ce qu'il n'ya que moi encore plus nostalgique ,encore plus timbrés que tous les fous qui vais oser prolonger ce dialogue?
répondez moi vous pris-je...affaire à suivre?

Ecrit par : claude | 12 janvier 2007

Mais oui, Claude, quelqu'un vous lit !
Personne n'est particulièrement fou ni timbré, je crois. On a tous toujours un brin de nostalgie dans le cœur, et envie de l'exprimer ou de le partager.
Bienvenue :)

Ecrit par : jujuly | 12 janvier 2007

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